Mezwej (2007-2009)

> Zad Moultaka

> L'ensemble Mezwej à Royaumont


Mezwej est avant tout une aventure singulière. Je recherche depuis toujours cet espace de création entre l’oralité et l’écriture.

La résidence à Royaumont m’a permis de réunir des musiciens arabes et européens pour questionner la culture orientale, sa mémoire vivante, lui proposer les horizons que l’Occident a ouvert et par là-même enrichir une réflexion sur le langage occidental. Mezwej est cet outil, ce regard qui explore et éclate les maqams, les schémas, les mécaniques inconscientes ; une expérience de la désorientation… J’aimerais que cela s’inscrive et enrichisse encore mon langage. En résidence, libéré des soucis habituels de la vie quotidienne, nous avons, avec des musiciens occidentaux nourris de culture classique et des musiciens orientaux passés par le conservatoire et immergés dans le répertoire et les traditions musicales arabes, essayé d’avancer dans ce labyrinthe des schémas.

Exploration des limites des instruments, travail sur les formes orientales, sur les techniques et les habitudes vocales, sur l’art d’ornementer… nous nourrissant des formes traditionnelles pour les confronter au langage de l’écriture contemporaine dans un mouvement incessant de va-et-vient. Interroger les réflexes, faire émerger des fragments de mémoire, les détourner, y greffer quelque chose de nouveau, faire surgir d’autres espaces…

La déconstruction des éléments qui proviennent de l’Orient ou de l’écriture occidentale permet de repérer des empreintes, des traces de formes très  anciennes, de se connecter à la source, à cette énergie millénaire, au-delà ou plutôt en deçà du langage. Un an après la mise en chantier de Mezwej, je m’aperçois que l’endroit de la rencontre est difficile à trouver, on dirait au début qu’il y a plus à chercher du côté des orientaux en termes d’expérience et de questionnement sur la mémoire et d’ouverture à d’autres formes. Avec les occidentaux, il semble qu’on ait affaire à une machine parfaitement au point qui met toute son énergie et son talent au service de ce qui est écrit. C’est exaltant mais  il faut chercher les passages qui permettront d’accéder à un réel niveau d’échange. 

Mezwej c’est aussi cette difficulté initiale, l’acceptation de ne rien trouver ou d’inventer des formes intermédiaires, des bouts de consensus qui devront disparaître au fur et à mesure de l’ascèse des résidences et de création en création. 

 

Zad Moultaka, directeur artistique


Zad Moultaka


© Gilles Abegg

Si la personnalité de Zad Moultaka (37 ans) intéresse Royaumont, c’est d’abord parce que Royaumont a développé depuis 2000 un programme de « croisements musicaux ». Ce programme, mis en oeuvre par le département Musiques orales et improvisées de Royaumont, est aujourd’hui bien repéré comme un carrefour d’expériences « transculturelles », où se jouent des  aventures artistiques inédites nées de la rencontre entre langages musicaux (Inde / Iran / Mali « Le rythme de la parole », 2004 ; « Maqams et création », 2005 / 2006).

Zad Moultaka a une double appartenance culturelle : par un versant, il hérite des langages musicaux du Proche-Orient, de tradition orale ; par un autre versant, il suit un cursus de musique / classique et contemporaine européenne, délaissant peu à peu sa carrière de pianiste pour s’engager dans la composition.

Sa collaboration avec Royaumont en 2005/2006 sur l’opération « Maqams et création » a été un succès.

 

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L'ensemble Mezwej à Royaumont

Royaumont accueille l’Ensemble Mezwej, créé par Zad Moultaka, à partir de 2007 pour une résidence de 3 ans de 2007 à 2009.

Une convention a été signée à cet effet en août 2006, qui garantit ainsi à Zad Moultaka un programme annuel d’activités à Royaumont et hors Royaumont pendant 3 ans.

L’originalité de Mezwej comme outil musical, c’est de travailler avec 2 lignées d’instruments : une lignée
« orientale » (petit ensemble « takht »), et une lignée « occidentale » (petite formation de chambre), soit un format variant de 10 à 20 musiciens au total. Mezwej dispose de 2 structures juridiques, 1 en France (Art Moderne) et 1 au Liban (Mezwej / Liban), qui lui permettent un recrutement optimum des musiciens des deux côtés de la Méditerranée.

Avec cet outil, Zad Moultaka explore le potentiel de couples d’instruments « oriental » / « occidental » : kamentché / violon, hautbois / zorna, flûte traversière / nay, davul / timbale, oud / guitare etc.

C’est un outil d’interconnexion entre musique « orientale » et musique européenne.

 

Ici, une précision doit être donnée. Le programme Mezwej partira des apports de l’Histoire (« les alluvions de l’Histoire »), tant du côté des  différents « orients » musicaux  à transmission orale (maqams, taksim…), que du côté de l’Europe et de sa tradition compositionnelle écrite.

Mais il n’est pas dans la vision du programme Mezwej d’essentialiser les catégories « Orient » et « Occident », comme si elles avaient par elles-mêmes du sens pour la création en tant que catégories. On sait, au moins depuis Edward Saïd, ce qu’il en est de la construction de l’orientalisme.

L’opposition « Orient / Occident », vus comme deux sphères, ne permet pas de penser des croisements musicaux transculturels féconds en 2007, même si ces croisements utilisent des matériaux musicaux provenant de l’une ou l’autre sphère à un moment de leur histoire.

Le présent doit inventer ses formes et ses catégories musicales, poreuses entre elles comme sont devenues poreuses les cultures en migration dans le monde entier. Mezwej et Royaumont posent pour leur part le principe qu’il n’y a pas d’identités culturelles homogènes.

Le Colloque Maqams et création (Royaumont, 2005) allait dans le même sens.

 

Les musiciens qui circulent d’une rive à l’autre de la Méditerranée sont recrutés pour constituer l’Ensemble Mezwej.

On peut citer : Gilbert Yamine (qanun, Liban), Georges Yamine (violon, Liban), Darysuh Tala’i (tar et setar, Iran), Khaled Aljaramani (oud, Syrie), Mohammed Osman (bouzok, Syrie), Cyril Dupuis (cymbalum), Serge Teyssot Gay (guitare électrique, Noir Désir, France), Gaguik Mouradian (Arménie / France, kamentché), Moraito (Espagne / Andalousie), etc.

Moultaka imagine des créations, soit orales, soit écrites, soit improvisées, avec une dimension collective de la création : chaque musicien est plus qu’un interprète, il participe à la création de Moultaka. Il n’y a pas avec lui de hiérarchie entre Liban et Europe, entre musique « savante » occidentale, et musique de la sphère orientale.

 

Frédéric Deval

Directeur du Département des Musiques Orales et Improvisées

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© Gilles Abegg

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