|

IntroductionEn liaison avec l'exposition sur les instruments marocains, ce colloque fera le point sur l'état actuel de la facture instrumentale au Maroc et sur son devenir. Il mettra en lumière les interrelations entre l'instrumentarium européen à l'époque médiévale et les instruments marocains et maghrébins actuels. Il posera la question du son de l'orchestre arabo-andalou et de l'intérêt des instruments traditionnels à cet égard. Il tracera les lignes d'une coopération entre facteurs européens et facteurs marocains (1999 / 2001), et de l'échange de leurs savoir-faire. Saïd Chraïbi est un des grands tenants de la tradition du oud marocain, et un musicien soucieux de rénover les formes. Son esprit en mouvement le conduit à s'intéresser directement à la facture instrumentale au Maroc. Participant du colloque, il le cloturera par un concert, qui fera ainsi le lien entre instruments et formes musicales. 

Les trois andalousiesLa France regarde encore l'Andalousie - celle de l'Espagne du XIXe siècle - comme le songe oriental par excellence, un sud de l'Espagne bizarre, qui n'est déjà plus l'Europe, et qui est déjà mauresque.
Voyages en Espagne de Théophile Gautier ou de Charles Davilliers et Gustave Doré, et Carmen de Mérimée puis Bizet, ont amalgamé pour longtemps les stéréotypes de délices orientales arabes et de passions gitanes.
Un orient arabe d'autant plus piquant que situé en Espagne, de ce côté-ci (nord) de la Méditerranée seulement.
Le Maroc désigne de son côté par Al Andalus toute l'Espagne (et pas seulement son sud) sous domination musulmane, d'Algeciras à la Navarre, de Leon au Royaume de Valence : andalus est un nom présent partout au Maroc, nom donné aux familles originaires de Valencia, Murcia, Sevilla, Cordoba ou Granada, et qui ont reflué au Maghreb au fur et à mesure de la Reconquista catholique (XIe-XVe siècle), nom donné à des villages, des villes entières ou des quartiers à Tanger, Tetouan, Salé, Marrakech ou Fès ; nom donné jusqu'aux enseignes de commerces, hôtels ou restaurants.
Nom donné enfin à toute une branche de la musique marocaine - Al Ala, la musique andalouse par excellence. Songe, arabe et marocain, prolongé jusqu'à nos jours d'un espace commun aux deux rives de la Méditerranée : Ah, les familles de Fès qui montraient naguère les clefs de leur maison de Grenade... !
Cette nostalgie présente dans le tréfonds des mentalités demeure un puissant ressort psychologique.
Quant à l'Espagne, qui jusqu'à son entrée dans la CEE en 1986 parlait de Europa sans s'y inclure, elle n'a pas clos sa dispute avec une culture marocaine toujours désignée par le mot de moro (maure) : elle ne sait pas très bien s'il lui faut regarder cette culture de los Moros comme issue d'elle-même et donc peu sienne, ou comme un corps étranger qu'il a fallu expulser, comme dans ces fêtes de combat entre Cristianos y Moros, qui aujourd'hui encore gardent en Espagne la trace de cette mêlée ambiguë. " Pureté " ou " impureté " de l'origine de l'Andalousie actuelle : cette question de pureza, où le religieux nourrit un vieux fond raciste de rejet et d'attirance pour un autre trop proche, est encore palpable : jusqu'au milieu du XIXe siècle, il fallait à l'Académie militaire de Tolède montrer son certificat de pureté du sang.
Juan Goytisolo écrit dans ses Cronicas Sarracinas que "...la vision castillane du musulman est une simple reproduction inversée, un négatif photographique de notre figure et de notre apparence". "Notre" veut dire ici "espagnol".
C'est dire que les contours de Andalus ne sont pas les mêmes pour les uns et pour les autres, et que l'espace-temps de référence est différent : pour les Marocains, c'est aujourd'hui encore celui de la civilisation par excellence, celle du XIIe siècle et des Almohades, de la Koutoubia de Marrakech à la Giralda de Isbilia (Sevilla) ; pour les Espagnols, c'est au départ l'Andalousie des Rois Catholiques venus repeupler une terre qui risquait de rester impure du sang des Maures et des Juifs ; pour les Français, c'est depuis 150 ans la vision d'une Andalousie romantique, vite étendue par équivalence à l'Espagne toute entière, à son tour "andalousisée" en quelque sorte.
Ces imaginaires si différents auxquels le Maroc, la France et l'Espagne renvoient à travers le mot Andalousie, se reflètent fidèlement dans la musique.
Pour les uns, la musique andalouse, c'est Al Ala, la musique des onze noubas arabo-andalouses pratiquées au Maroc. D'autres entendent sous le mot de musique andalouse le Flamenco, ou d'autres musiques du sud de l'Espagne comme la sevillana, les verdiales de Malaga, ou le trovo des Alpujarras. L'opposition des mots est le reflet d'une histoire qui divise.
A Royaumont, au colloque organisé par le CERIMM en 1998, l'historien Bartolomé Bennassar a montré au contraire que la Reconquista n'a pas été un front à la manière de la guerre de 1914/18, mais que la frontera entre Chrétiens et Maures était une interface perméable, le lieu d'une osmose changeante au fil du temps entre le XIe et le XVe siècle.
C'est dans cette vision d'une société où l'on ne purifie pas, mais où l'on échange, que naît à l'instigation de Marcel Pérès, directeur artistique du CERIMM, l'idée d'une rencontre musicale singulière, celle du chant mozarabe avec le chant du Samaa. C'est cette rencontre qui constitue le ferment intellectuel et artistique de tout le cycle musical du Maroc à Royaumont.
Frédéric DEVAL
Directeur du Département des Musiques Orales et Improvisées de la Fondation Royaumont 

IntervenantsCoordonnateur : Christian Rault
Ahmed Aydoun, musicologue
Khalid Belkhaiba
Christian Rault, organologue
Christian Poché, ethnomusicologue
Marc Loopuyt, musicien
Saïd Chraïbi, oud
Pierre Bec, linguiste
Abdelilah Benarafa, professeur (Rabat)
Carlos Paniagua, luthier
Hatem Touil, directeur de Ennejma Ezzahra (Sidi Bou Saïd)
Rachid Sellemi, chercheur (Tunis)
Philippe Vigreux, arabisant et musicologue
Omar Metioui Mahmoud Guettat 

|