Saint Pathus :
" Et en l'abbaye de Royaumont, il y avait un moine qui avait nom frère Léger, et était diacre en l'ordre, qui était lépreux et était dans une maison séparée des autres, qui était si misérable et si répugnant que, par la grande maladie, ses yeux étaient si corrompus qu'il ne voyait goutte, et avait perdu le nez ; et ses lèvres étaient fendues et grosses, et les ouvertures des yeux étaient rouges et hideuses à voir. Et donc comme le béni roi était venu un jour de dimanche aux environs de la fête de saint Rémy à ladite abbaye de Royaumont, et qu'il avait entendu là plusieurs messes, ainsi qu'il avait accoutumé, et il avait avec lui le comte de Flandre et plusieurs autres gentilshommes. Et quand les messes furent dites, il sortit et alla vers l'infirmerie à la maison où le moine demeurait ainsi lépreux ; et quand il y voulut aller, il commanda à un de ses huissiers qu'il fît retirer en arrière ceux qui étaient avec lui ; et ainsi il prit l'abbé de Royaumont, et il dit qu'il voulait aller au lieu où ledit lépreux demeurait, qu'il avait vu autrefois, et le voulait visiter. Ensuite l'abbé alla devant et le béni roi alla après et entra dans le lieu où le malade était, et le trouvèrent mangeant à une table très courte et mangeait chair de porc ; car ainsi est la coutume des lépreux qu'ils mangent chair."
"Et le saint roi salua ce malade et lui demanda comment il allait, et s'agenouilla devant lui. Et alors il commença à couper à genoux, et coupa devant lui, d'un couteau qu'il trouva sur la table dudit malade. Et après qu'il eut coupé la chair par morceaux, il mettait ces morceaux en la bouche du malade, et celui-ci les recevait de la main du béni roi et les mangeait. Et à la fin, quand le saint roi fut ainsi à genoux devant ledit lépreux, et ledit abbé aussi à genoux par révérence pour le saint roi de laquelle chose pourtant ledit abbé avait très horreur. (...)
Et le béni roi demanda au lépreux s'il voulait manger des perdrix ou des poules. Et celui-ci dit : oui. Alors le roi fit appeler un de ses huissiers par un des moines qui était garde du malade du susdit, et lui commanda qu'il fît apporter des poules et des perdrix de sa cuisine qui était très loin de ce lieu. Et toutefois aussi longtemps que ledit huissier mit à aller et à venir de ladite cuisine, apportant deux poules et trois perdrix rôties, ledit roi fut toujours à genoux devant le malade, et l'abbé aussi avec lui. Ensuite le saint roi demanda au lépreux duquel il voudrait d'abord manger, ou des poules ou des perdrix. Et celui-ci répondit : des perdrix. Et le béni roi lui demanda à quelle saveur ; et il répondit qu'il les voulait manger au sel. Et alors le roi lui trancha les ailes d'une perdrix, et salait les morceaux et puis les mettait en la bouche du malade. Mais parce que les lèvres du malade étaient fendues, ainsi qu'il est dit ci-dessus, il saignait parce que le sel lui entrait dans les lèvres qui étaient fendues. Ainsi lui fit mal le sel, et en sortait le pus de telle sorte qu'il lui coulait sur le menton, pour laquelle chose le malade dit que le sel le blessait trop. Et alors après cela le béni roi mettait les morceaux dans le sel pour prendre saveur ; mais il essuyait les morceaux des grains du sel afin qu'ils n'entrent pas dans les crevasses des lèvres du malade. Et avec tout cela le béni roi réconfortait ledit malade, et lui disait qu'il souffrît en bonne patience cette maladie, et que c'était son purgatoire en ce monde ; et qu'il valait mieux qu'il souffrît cette maladie ici, plutôt que de souffrir autre chose dans le siècle à venir. Et après, le béni roi demanda au malade s'il voulait boire, et celui-ci dit : oui. Et le roi dit quel vin il avait ; et le malade répondit : bon. Et alors le béni roi prit la coupe et le pot de vin qui étaient sur la table, et mit le vin dans la coupe de ses propres mains, et puis lui mit la coupe à la bouche et l'abreuva. Et quand ce fut fait, le béni roi le pria qu'il priât Notre-Seigneur pour lui. Et ainsi sortirent le béni roi et l'abbé, et alla le béni roi manger à son hôtel qu'il avait en l'abbaye ; et ainsi visitait-il souvent ledit malade et disait souvent aux chevaliers : allons visiter notre malade, et il parlait du lépreux. mais eux n'entraient pas avec lui dans la maison dudit malade, mais l'abbé ou le prieur de ce lieu. Et une fois, après qu'il fut entré à visiter ledit lépreux et que la table eut été mise devant lui, le béni roi lui-même le servit et lui mit du pain en tranches dans du bouillon, et lui mettait dans la bouche avec une cuiller de bois. Et parce que le béni roi mit une fois en ces soupes trop de sel, la bouche et les lèvres du malade commencèrent à saigner à cause du sel, ainsi que l'on croit. De quoi un qui était là dit au béni roi : vous faites saigner sa bouche, car vous avez mis trop de sel en ses soupes. Et le béni roi répondit : j'ai fait aussi pour lui comme j'eusse fait pour moi-même ; et il dit au malade qu'il lui pardonnât. Et en cette même abbaye de Royaumont fut un autre moine lépreux, qu'il visitait quelquefois."
Cette anecdote est célèbre et Boniface VIII en a fait état dans sa bulle de canonisation en 1297. L'action de St Louis est ici d'autant plus méritoire que Boniface nous dit qu'on donnait de loin au moine lépreux ou mieux, qu'on lui jetait ce qui lui était nécessaire.

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