2016-2022

Entre croisades, explorations de terres inconnues et échanges commerciaux, les migrations végétales à l’époque de Saint Louis nous permettent d’aborder la notion d’origine des plantes.
L’exposition imaginée par Olivier Damée et Edith Vallet nous interroge sur le métissage, la traçabilité, l’hybridation et les modifications génétiques des graines. Peut-on parler aujourd’hui d’espèce locale ?


Le propos et la problématique

« …La campagne est un lieu de mouvement des espèces végétales depuis des siècles. Ce qui est choquant, c’est l’introduction massive d’une espèce, quelle qu’elle soit, qui uniformise, réduit la diversité. Mais il n’existe plus guère de plantes dans les jardins et dans les champs qui proviennent directement de l’écosystème originel, local. D’ailleurs, vous le savez bien, au tout début il n’y avait que l’algue…».
Marcel Mazoyer, ingénieur agronome – extrait de l’ouvrage La plus belle histoire des plantes.

Entre Orient et Occident, de la notion d’origine végétale pour aborder la question du voyage des plantes

Dans le cadre des relations transculturelles à l’honneur à la Fondation Royaumont, la nouvelle exposition végétale évoque la nature des liens botaniques entre Orient et Occident à travers le spectre historique du Moyen Âge.
Les relations végétales entre Orient et Occident au Moyen Âge (différences, similitudes et échanges) posent la question de l’origine des plantes.

La notion d’origine des plantes est liée à l’étude des migrations végétales, à échelle continentale ou intercontinentale, du fait que la Nature n’est pas figée. Mais elle permet aussi d’aborder l’histoire de la connaissance et d’autres notions, telles que l’acclimatation, la naturalisation, la domestication ou le voyage des plantes.

Il nous a donc paru particulièrement intéressant de questionner la notion d’origine végétale, sujet très actuel d’autant plus que le Ministère de l’Écologie a créé en 2014 un label « Végétal local », signe de qualité relatif à l’origine géographique des végétaux commercialisés.

L’étude des civilisations a longtemps témoigné de traditions liées à chaque pays comme étant le fruit d’une œuvre propre et originale, issue de leur unité et de leur indépendance culturelle. Mais ce qui a souvent été considéré comme français, italien, occidental,… est en fait issu d’un métissage de divers courants de civilisations.

Si en histoire cette considération paraît fondée, on peut aujourd’hui s’interroger sur ce qu’il en est en botanique : entre l’essor des commerces, les voyages de plantes à grande échelle, la traçabilité quasiment impossible des graines, les plantes issues de greffes ou hybridation entre plants d’origines différentes et les modifications génétiques issues des acclimatations ou des domestications, comment peut-on parler aujourd’hui d’espèce locale ?

Origine terre !

Force est de constater que la notion d’origine est intimement liée au référentiel auquel on s’attache, sachant que les avancées en terme de recherche, menées notamment par les archéobotanistes et les ethnobotanistes, sont à même de faire évoluer l’état des connaissances.

Une plante indigène se dit d’une plante originaire de la région où elle vit. (Larousse)
Différentes approches temporelles sont possibles en fonction de l’angle adopté. À titre d’exemple :

• Une plante est considérée comme indigène si elle a été introduite avant une certaine date. La date de 1914 est ainsi retenue pour le Bassin Parisien (d’après le Museum d’Histoire Naturelle et le Conservatoire Botanique National du Bassin Parisien).

• Le terme d’indigène se dit d’un végétal du cortège originel de la flore d’un territoire colonisé naturellement ou par l’action de l’homme et dont la présence dans le territoire est attestée avant l’année 1500. Cette date est caractérisée comme le début de la mise en place des grands flux intercontinentaux, notamment avec les premières espèces venant du continent américain. Ces plantes, bien adaptées au sol et au climat, répondent mieux aux besoins de la petite faune d’Île-de-France (d’après le service des Sciences et Techniques du Végétal de la direction des Espaces verts et de l’Environnement de la Ville de Paris).

• Les plantes indigènes recouvrent un ensemble des plantes originaires du territoire national, présentes depuis la fin de la dernière glaciation ou arrivées sans intervention humaine avérée (d’après la Fédération des Conservatoires Botaniques Nationaux).

Il est donc difficile d’établir une vérité dans le champ des définitions ayant trait à l’origine des plantes. Le débat est ouvert !

Principaux ouvrages disponibles à la librairie
ALLAIN Yves-Marie, Les plantes exotiques, une réputation perdue ?, Éditions Petit Génie, 2014
ALLORGE Lucile, La Fabuleuse Odyssée des Plantes, les botanistes, voyageurs, les Jardins des plantes, les Herbiers, J.-C. Lattès, 2003
PELT Jean-Marie, MAZOYER Marcel, MONOD Théodore, GIRARDON Jacques, La plus belle histoire des plantes, Seuil, 1999
HALLE Francis, LIEUTAGHI Pierre, Aux Origines des Plantes, Des plantes et des hommes, Fayard, 2008
CAMBORNAC Michel, Plantes et jardins du Moyen Âge, Edipso éditions, 1996
MARTIN Hervé, Mentalités médiévales XIe –XVe siècle, PUF Nouvelle Clio, 1996

Autres ouvrages
BACON Joséphine, 500 plantes comestibles, Histoire, botanique, alimentation, Delachaux et Niestlé, 2008
BRAUDEL Fernand, La Méditerranée : l’espace et l’histoire, Flammarion Champs histoire, 2009
DAWSON Christopher, Le Moyen Âge et les origines de l’Europe, Sheed and Ward, 1960
GARNAUD Valérie, KOENIG Odile, Grand guide des plantes potagères, Delachaux et Niestlé, 2015
GUILLAUME Jean, Ils ont domestiqué plantes et animaux : prélude à la civilisation, Éditions Quae, 2011
LAWS Bill, Fifty Plants That Changed the Course of History, David & Charles, 2010
MARCHENAY Ph. et LAGARDE M.F, À la recherche des variétés locales des plantes cultivées, Porquerolles, Conservatoire botanique, 1986
PELT Jean-Marie, Des légumes, Fayard, 2013
QUELLIER Florent, Histoire du jardin potager, Armand Collin, 2012
PITRAT Michel, FOURY Claude, Histoire de légumes- Des origines à l’orée du XXe siècle, Inra Editions, 2003
SADAUNE Samuel, Inventions et découvertes au Moyen Âge dans le monde, Éditions Ouest France, 2006/2014

Le Capitulaire De Villis, un outil de propagande et de diffusion des plantes de nos jardins

Le Capitulaire De Villis (en latin Capitulare de villis vel curtis imperii -ou imperialibus) est un acte législatif datant de la fin du VIIIe siècle – début du IXe siècle, édicté par Charlemagne.

Composé de différents articles (capitules), ce document contient notamment la liste d’une centaine de plantes, arbres, arbustes ou simples herbes dont la culture est ordonnée dans les jardins royaux. Il s’agissait bien d’entamer une profonde réforme de d’agriculture et de l’administration de ces domaines dans une grande partie de l’Europe, le territoire administré dépassant alors largement les frontières françaises actuelles.
Ce texte était en effet destiné aux « villici », les gouverneurs de ses domaines (« villæ, villis »), qui devaient se charger de faire respecter des ordres ou recommandations, eux-mêmes contrôlés par les « missi dominici » (envoyés du maître).

94 plantes y sont énumérées (malgré une identification précise des espèces parfois complexe comprenant 73 herbes, 16 arbres fruitiers, 5 plantes textiles et tinctoriales ), devant être cultivées dans les domaines royaux. Les trois espaces jardinés des monastères y sont décrits et spatialisés (l’herbularius ou le jardin des simples ; l’hortus ou le potager ; le viridarium ou le verger).

Cet outil de promotion des végétaux nous renseigne à la fois sur les plantes qui étaient cultivées à l’époque dans une partie de l’Europe, et nous éclaire sur les volontés de développement de certaines espèces.

Pour illustrer le contenu du Capitulaire, le romarin, la coriandre, le chervis, ou encore l’ail sont notamment présentes au jardin.

Scénographie et descriptif des plantes

Le voyage que nous proposons au visiteur, centré sur la période du Moyen Âge, repose avant tout sur l’explicitation d’un regard, issu du croisement des données variées, historiques, culturelles, botaniques, etc… Le recoupement des sources permet de considérer que la connaissance restituée sur chaque plante est pertinente et recèle une part de vérité, malgré des imprécisions qui subsisteront toujours car bien des éléments nous échappent.

Aborder la question du voyage des plantes passe par l’analyse et le croisement de critères que sont la direction, l’objet et le moyen. Ces facteurs permettent d’organiser la scénographie selon trois entrées thématiques, déclinées dans leurs carrés associés.

Bien sûr, certains regroupements pourront paraître artificiels car certaines plantes illustrent plusieurs catégories. La scénographie est issue de certains arbitrages, visant à la fois à une bonne compréhension du propos général et à une association de plantes par carré permettant des effets renouvelés au fil des saisons.

Thème 1 – de la dynamique du voyage des plantes : entre Orient et Occident : trajectoires, itinéraires et périples

Voyager, c’est avant tout aller d’un lieu à un autre. Les plantes, grandes voyageuses, ont elles aussi été véhiculées d’un lieu à l’autre. Mais elles sont des exploratrices au long cours, elles ont la bougeotte et elles aiment « se métisser » en fonction des lieux où elles passent !
Il est difficile de retracer précisément leurs parcours, de par la complexité de leurs déplacements, ou parce que leurs plants d’origine ont été modifiés pendant leur voyage (par une sélection ou une hybridation).

À l’échelle de deux carrés, il s’agit ici de retracer l’histoire des plantes ayant suivi de grandes trajectoires d’Orient vers Occident et inversement, avec ou sans escales ou interruptions prolongées.

Carré 1 : D’Orient à Occident

  1. Ail – Allium sativum
    Originaire d’Asie centrale où il est encore présent à l’état spontané. L’ail a été domestiqué il y a très longtemps et aurait été utilisé par les Égyptiens, les Grecs et les Romains. Il a suscité de tout temps soit une véritable adoration soit un net rejet : les Égyptiens lui vouaient une véritable adoration (plante utilisée dans le processus de momification), les aristocrates romains le détestaient mais il était largement consommé par les soldats et les esclaves. Il est cité dans le Capitulaire De Villis.
  2. Baies de Goji – Lycium barbarum
    D’abord connue depuis l’Antiquité pour ses propriétés médicinales, elle fut ensuite totalement oubliée au Moyen Âge. Nous la redécouvrons depuis les années 1990, sous le nom de « Baies de Goji », promues en médecine chinoise. Il existe trois espèces de Lyciets qui poussent naturellement en France. Deux sont indigènes dans l’Europe méridionale : Lycium europaeum et Lycium barbarum. Lycium chinensis a été introduit d’Asie orientale et s’est naturalisé en de nombreux endroits.
  3. Rhubarbe – Rheum x cultorum
    De l’Antiquité au XVIIIe siècle, elle était importée de Chine par deux Routes de la Soie différentes : soit par la Russie et la Turquie, soit par Shanghai ou Singapour, ce qui lui valait d’être rare et coûteuse. Il est dit que Marco Polo l’aurait rapportée de Chine. Elle fut cultivée dans les jardins d’Europe il y a 300 ans. Plus tard, vers 1800, elle fut mise en vente sur les marchés anglais, alors que les Hollandais de Pennsylvanie la cuisinaient déjà en beignets et en tartes.
  4. Jacinthe d’Orient – Hyacinthus orientalis
    Originaire d’Asie occidentale, la jacinthe est naturalisée dans l’Europe méditerranéenne. Très certainement cultivée par les Grecs et les Romains, elle tomba dans l’oubli en Europe après leur départ. Elle a été redécouverte à la fin du Moyen Âge. 400 ans de sélection, notamment en Hollande, ont permis de créer les jacinthes ornementales que nous connaissons aujourd’hui. Les cultivars actuels sont totalement différents de leur ancêtre génétique, Hyacinthus orientalis.
  5. Pivoine de Chine – Paeonia lactiflora
    Elle est originaire d’Asie centrale et orientale (schématiquement selon une trajectoire partant du Tibet, traversant le Nord de la Chine et allant jusqu’à l’Est de la Sibérie). C’est d’abord en tant que plantes médicinales que les pivoines herbacées étaient cultivées en Chine. En Europe, ce n’est qu’au début du XIXe siècle qu’elles sont introduites à partir de cultivars chinois, qui ont permis aux pépiniéristes français puis américains d’en tirer de nombreuses variétés horticoles. Celles-ci sont actuellement répandues dans de nombreux jardins des régions tempérées.
    À ne pas confondre avec la pivoine officinale, voir n°18.
  6. Gingembre – Zingiber officinale
    En Europe, c’est la première épice importée ; elle est originaire de Malaisie et d’Inde orientale. Très recherchée au Moyen Âge, c’est Marco Polo qui permit son utilisation en Europe, après l’avoir vue alors qu’il explorait l’actuelle côte du Kérala, dans le sud de l’Inde.
    Le gingembre est appelé « zingiber », et on l’utilisait pour fabriquer des « gingebratum », une gourmandise conservée grâce au sucre candi. Bien connu pour ses propriétés tonifiantes, il est toujours très utilisé en médecine traditionnelle chinoise. C’est le rhizome de la plante qui est utilisé, frais ou déshydraté.
  7. Chrysanthème de Chine – Chrysanthemum indicum
    Originaire d’Asie orientale. En Chine, on l’utilise depuis l’Antiquité, pour un usage à la fois alimentaire (pétales et jeunes pousses en salade), et médicinal (les racines infusées soulageaient les céphalées). Le chrysanthème symbolise l’empereur au Japon, où sa culture débute au VIIIe siècle. En France, c’est bien plus tard, soit à la fin du XVIIIe siècle, que les premiers chrysanthèmes sont introduits. Un siècle plus tard, les hybrides (issues des variétés chinoises rayonnantes et des japonaises hirsutes) permettent la création des chrysanthèmes des fleuristes, très appréciés notamment pour la variété automnale qui orne les cimetières lors de la fête des morts.
  8. Pavot d’Orient – Papaver orientalis
    Il faut retenir que l’histoire de la propagation des différentes espèces de pavot est complexe parce que mal connue : les Arabes et les Chinois s’en disputant le premier usage et les premières cultures, et les récits de botanistes voyageurs étant parfois imprécis sur les espèces prélevées.
    Tentons d’y voir clair sur cette plante : elle serait originaire du nord-est de la Turquie, de Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan et nord-ouest de l’Iran. Au début du XVIIIe, on raconte qu’une expédition de botanistes (Joseph Pitton de Tournefort et Andreas Gundelsheimer) part de Paris vers la Turquie. Depuis Istanbul, accompagnant une caravane d’environ 600 hommes et d’animaux pour la sécurité, ils atteignent Erzurum à l’Est du pays ; de là, partis dans les montagnes pour visiter les sources de l’Euphrate, ils recueillent des graines de pavot d’Orient. Cette plante est alors cultivée à Paris, puis envoyée en Angleterre vers 1714.
    À ne pas confondre avec son cousin Papaver somniferum, également présent au jardin mais dans un autre carré ;… suite de l’histoire au n°17.

Carré 2 : D’Occident à Orient

  1. Ail des ours – Alium ursinum
    Son origine reste incertaine, a priori d’Europe centrale et occidentale. Il doit sans doute son nom à l’habitude qu’aurait l’ours brun d’en consommer à son réveil, après l’hibernation, ce qui a d’ailleurs associé cette plante aux notions de renouveau et de puissance. Il a sans doute été utilisé pour la nourriture du bétail au Danemark et en Suisse.
  2. Arum – Arum maculatum
    Originaire d’Europe centrale et méridionale. L’Arum tacheté est répandu partout en France, à l’exception de la région méditerranéenne où il est plus rare de le rencontrer. En Europe, il est présent de l’Espagne à la Suède et du Royaume-Uni à la Hongrie. Plus à l’Est, on le trouve aussi en Biélorussie et Ukraine ainsi qu’en Turquie.
  3. Angélique – Angelica archangelica
    Originaire d’Europe du Nord où elle se développe très bien, l’angélique est une plante médicinale car elle contient une forte quantité de composants bioactifs. On la considère comme l’une des rares plantes médicinales originaires de l’hémisphère nord. On dit qu’elle ferait partie des rares plantes ayant survécu à la période glaciaire il y a huit à dix mille ans.
    L’angélique était une herbe très populaire dans le commerce à l’époque médiévale. À la Renaissance, l’angélique a été connue comme l’« herbe du Nord». On doit son nom latin, Angelica archangelica, au rêve d’un moine français au XVIIe siècle : l’archange Raphaël lui aurait indiqué les propriétés thérapeutique de la plante contre la peste.
  4. Compagnon rouge – Silène Dioica
    Les premières traces connues de cette plante indiquent une présence sur les bourbiers d’aulnes en bord de mer et dans les habitats similaires. Elle s’est néanmoins développée sur de grandes étendues en Finlande, jusqu’à être aujourd’hui présente en Laponie. Sa dispersion est intimement liée à l’activité humaine. C’est le blé de semence qui lui a permis notamment de migrer loin de sa zone de répartition d’origine.
  5. Grande camomille – Tanacetum parthenium
    La grande camomille est indigène en Europe de l’Est, du Sud et en Asie tempérée. Elle a été naturalisée en Afrique du Nord, en Europe, en Asie sud occidentale, au Cachemire, en Asie Centrale, de nombreux pays du Nouveau Monde. C’est l’une des plantes les plus populaires sur la planète et appréciée depuis des siècles ; elle était déjà utilisée par les Égyptiens de l’Antiquité, qui appréciaient ses propriétés médicinales et en faisaient des offrandes au dieu Soleil. Au Moyen Âge, elle était largement utilisée pour éloigner la peste et pour masquer les odeurs corporelles. De nos jours, son infusion est très connue pour ses propriétés apaisantes et déstressantes.
  6. Callune – Calluna vulgaris
    Originaire d’Euro-Sibérie. Depuis le Moyen Âge, ses propriétés diurétiques et antiseptiques des voies urinaires sont connues : elle soulageait les néphrites, cystites et les maladies de la prostate. Les compresses de décoction sont également utilisées pour soigner rhumatismes et arthrites. Dans un autre registre, culinaire, la callune, également appelée « fausse bruyère » permet de remplacer le houblon pour confectionner la bière (utilisation de ses sommités fleuries).
  7. Oseille – Rumex acetosa
    Originaire d’Europe et d’Asie Septentrionale, elle est connue depuis l’Antiquité (principalement par les Égyptiens) pour ses propriétés médicinales. Elle devient très populaire au Moyen Âge, pour son acidité très prisée en cuisine, et plus tard, au XVIIe siècle, sa réputation est à son apogée, en tant qu’aliment et remède. De cette plante on extrayait autrefois le bioxalate de potasse (sel d’oseille).
  8. Perce-neige – Galanthus
    Cette espèce est originaire d’Europe et présente du sud de l’Angleterre et de France jusqu’en Dalmatie, en Roumanie et dans le Caucase. Peu de données sont disponibles sur son histoire. En France, cette plante est aujourd’hui présente dans l’ouest non maritime, du Pays de Caux aux Pyrénées, et au nord du pays.
  9. Pavot somnifère ou pavot à opium – Papaver somniferum
    On connaît mal l’origine géographique du pavot à opium, même si des indices archéologiques et l’histoire de son utilisation par l’homme donnent quelques indications. Papaver somniferum est un cultivar et sa forme sauvage n’existerait pas réellement. Sa diffusion est liée aux migrations humaines et à l’anthropisation des milieux qui y sont liées. Cette plante a voyagé de l’Ouest (Europe) vers l’Est (Asie Mineure), sachant que ce sont les Arabes qui ont principalement diffusé la plante et ses usages.
    Sainte Hildegarde, savante du Moyen Âge, écrit que « manger la graine apporte le sommeil ». Le pavot somnifère faisait également partie des
    « herbes des vierges », ordonnées par sages femmes pour permettre un avortement discret.
  10. Pivoine – Paeonia officinalis
    Alors originaire d’Europe méridionale et centrale, cette pivoine se développe aujourd’hui dans l’ensemble de la région méditerranéenne, jusqu’aux Alpes au Nord et sur le bassin hongrois du Danube. On la cultivait au Moyen Âge dans les jardins de simples, du fait de ses propriétés médicinales (pour sa racine, remède contre l’épilepsie, ou pour ses fleurs, prescrites en sirop).
  11. Jacinthe des bois – Hyacinthus non-scripta
    Cette jacinthe vit essentiellement dans le milieu atlantique (nord de la péninsule Ibérique, les Îles Britanniques, ainsi que l’ouest de la France et de la Belgique). Elle est très présente en Angleterre (1/3 du patrimoine selon des revues spécialisées).
    À noter qu’à la fin du Moyen Âge, on utilisait sa sève riche en mucilages des bulbes et des tiges pour en faire une gomme donnant une colle forte (empesage des collerettes et des fraises, ainsi que pour la reliure).
Thème 2 – de l’intérêt de faire voyager les plantes
Médecine, alimentation et ornementation : les raisons du voyage des plantes

Voyager requiert un but. Les plantes ont été véhiculées pour diverses raisons, et leur diffusion a répondu à des intérêts humains liés à la médecine, à l’alimentation ou encore à l’ornementation. Parfois pour l’une seule de ces raisons, ou toutes, ou parfois sans véritable raison expliquée.

Ces trois aspects sont traités à l’échelle des trois carrés dédiés à ces thèmes.

Carré 3 : Intérêt médicinal

  1. Souci – Calendula officinalis
    Les Grecs anciens, les Romains et les Arabes utilisaient déjà le souci en médecine traditionnelle pour les soins de la peau du fait de la présence de carotène (action sur l’eczéma, les callosités, les démangeaisons, les brûlures, morsures, piqûres d’insectes, hémorroïdes et autres petites blessures sans gravité). Son usage s’est élargi au domaine des cosmétiques.
  2. Pervenche – Vinca minor
    Déjà connue au Ier siècle pour ses vertus astringentes, elle est ensuite utilisée au Moyen Âge pour la composition de certains philtres.
  3. Bourrache – Borago officinale
    Au Moyen Âge, on considérait la bourrache comme une plante magique et aphrodisiaque. Elle avait pour vertu de donner de la confiance et de l’aplomb dans les affaires amoureuses.
  4. Garance – Rubia tinctorum
    Originaire du Proche-Orient, elle était déjà utilisée comme colorant par les Égyptiens. En Grèce et dans l’Empire romain, sa culture s’est poursuivie pour ses effets stimulants sur le foie et la rate. Au Moyen Âge, c’est aux Pays-Bas que sa culture fut très importante, et ce jusqu’au XIXe siècle.
  5. Marjolaine – Origanum majorana
    Elle est originaire d’Asie mineure ou d’Afrique du Nord et éventuellement d’Inde où elle est très appréciée. Déjà utilisée par les Égyptiens puis par les habitants de Crète et de Chypre, elle aurait été ensuite importée de Palestine, puis cultivée en France depuis le Moyen Âge.
  6. Aunée – Inula helenium
    Grande plante d’origine asiatique, elle a été naturalisée depuis longtemps en Europe pour ses vertus médicinales liées à la digestion. Au Moyen Âge, elle fut un remède universel dépuratif.
  7. Amarante queue-de-renard – Amaranthus caudatus
    Au Moyen Âge, on lui prodiguait la propriété de rendre l’homme invisible, invulnérable et même de lui conférer l’immortalité. C’est aussi une plante utilisée en cuisine pour ses feuilles assez semblables aux épinards.
  8. Jasmin – Jasminum officinale
    Originaire de l’Inde septentrionale. Les Maures et les navigateurs espagnols l’ont ensuite introduit dans le Sud avant qu’il n’arrive à Grasse au XVIIe siècle où il est cultivé pour son parfum. Ce jasmin de qualité sauvage résiste au gel ; il est ainsi utilisé comme porte-greffe du jasmin « Grandiflorum », déjà utilisé, lui, par les Égyptiens et la célèbre Cléopâtre.
  9. Joubarbe – Sempervirum tectorum
    Depuis la plus haute Antiquité, les Romains pensaient qu’elle éloignait la foudre, suivis par les anciens Scandinaves qui lui attribuaient le pouvoir d’éloigner les mauvais esprits de la maison… On plantait de ce fait de la joubarbe sur les toits ; les cathédrales gothiques sont ornées de fleurs de joubarbe en pierre. Au Moyen Âge, les feuilles de joubarbe était aussi utilisées comme plante médicinale (émollient sur les blessures).
  10. Fénugrec – Trigonella foenum-graecum
    Originaire du Moyen-Orient, notamment d’Égypte et d’Inde, le fenugrec s’est très rapidement répandu sur le pourtour méditerranéen et vers la Chine. Les Égyptiens l’utilisaient déjà pour embaumer leurs morts ; quant aux Grecs, ils le recommandaient pour traiter les troubles gynécologiques. En France, il fut utilisé dès le Moyen Âge.

Carré 4 : Intérêt alimentaire

  1. Lentilles – Lens culinaris / Blé – Triticum / Orge – Hordeum sativum
    • La lentille est l’une des plus anciennes plantes cultivées. Elle est probablement originaire de l’ouest de l’Asie, puis s’est ensuite répandue vers le Proche-Orient, le bassin méditerranéen, l’Afrique et l’Europe. Les recherches archéologiques menées en Grèce et Syrie attestent de sa présence vers 10 000 av. J.-C., mais sa domestication n’aurait réellement débuté qu’au 5e millénaire avant notre ère. Dans l’Antiquité, la lentille était une culture importante, au même titre que le blé et l’orge, raison pour laquelle nous les avons associées. Aujourd’hui, la lentille est largement cultivée dans les régions tempérées et subtropicales.
    • Le blé commence également son histoire vers 10 000 ans av. J.-C., période durant laquelle l’homme cultive les premières céréales qu’il a repérées, issues de croisements spontanés entre graminées sauvages. Durant l’Antiquité, les premiers échanges enrichissent la base génétique. Au Moyen Âge, de nouvelles techniques permettent d’améliorer les cultures de blé. Depuis cette époque, les mises au point n’ont pas cessé et le blé moderne est le résultat d’une construction génétique unique : il contient le génome complet de trois espèces différentes.
    • L’orge a été domestiquée en Asie occidentale avant 7 000 ans av. J.-C. Sa culture s’est alors répandue dans le nord de l’Afrique et a remonté le Nil jusqu’à atteindre l’Éthiopie, où elle est devenue l’une des céréales les plus importantes. Par la suite, elle a gagné le sud de l’Espagne vers 4000-5000 av. J.-C., puis l’Europe du Nord et centrale, ainsi que l’Inde vers 2000-3000 av. J.-C., avant la Chine où elle est arrivée en 1000-2000 av. J.-C.
  2. Olivier – Olea europaea
    L’olivier s’est développé il y a plus de 10 000 ans sur le pourtour méditerranéen du fait notamment du climat favorable. Les premières traces de domestication de l’olivier remontent à plus de 5 000 ans. À la chute de l’empire Romain, puis avec l’expansion du christianisme et ensuite de la civilisation arabo-musulmane, les modes de consommation de l’olive changèrent. Avec les Croisades, les Génois et Vénitiens purent développer un commerce avec l’Orient, permettant notamment de répondre au besoin croissant créé par la fabrication du savon (apparu au IXe siècle) et la fabrication textile. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle que l’olivier commence son expansion, et atteint son maximum à l’ère de l’essor du commerce des produits industrialisés.
  3. Lupin – Lupinus albus
    Le lupin est une légumineuse très riche en protéines ; l’agriculture du lupin en Europe s’est probablement implantée en Grèce antique, puis a continué sa progression par la Rome antique. Les Égyptiens et les Incas avaient coutume de tremper dans les rivières leurs sacs de graines de lupin bouillies avant de les consommer ou les donner aux animaux. Dans l’Europe du Moyen Âge, les lupins blancs, jaunes et pileux servaient à l’alimentation mais aussi comme engrais vert. Aujourd’hui, en Italie et en Afrique du Nord, il est encore de mise de consommer les graines de lupin blanc en apéritif.
  4. Valériane – Valeriana officinalis
    Cette plante est originaire d’Europe, ainsi que de certaines régions d’Asie de l’Ouest, le Japon, la Corée et la Chine. Aujourd’hui communément utilisée en phytothérapie comme sédatif et calmant, elle était à l’origine cultivée pour son parfum et aussi comme source de nourriture.
  5. Coriandre – Coriandrum sativum
    La coriandre est mentionnée dans des textes sanskrits datés de 7 000 ans. Elle serait originaire du Bassin méditerranéen. En Chine, la première évocation de la coriandre remonte à 1061. C’est grâce aux Romains qu’elle est introduite en Europe du Nord, qu’elle est cultivée dans les monastères, qu’elle arrive en Inde et Chine par la Route de la Soie. Aujourd’hui elle est cultivée en Chine, Japon, Mexique, Argentine et l’Inde en est le plus grand producteur.
  6. Fève – Vicia faba
    Originaire d’Asie et du Moyen-Orient, elle est aujourd’hui cultivée dans le monde entier. La fève fait partie des premiers légumes cultivés par l’homme. Son origine exacte n’est pas connue, faute de connaissance de la plante à l’état spontané. Elle semblerait toutefois être issue de l’espèce méditerranéenne Vicia narbonense, modifiée ensuite par la culture et les sélections durant plusieurs siècles. La fève était aussi utilisée que le haricot avant que celui-ci ne soit cultivé dans les potagers. À noter qu’elle est recommandée par Charlemagne dans le Capitulaire De Villis.
  7. Chervis – Sium sisarum
    Originaire d’Asie occidentale, centrale et d’Europe de l’Est, ce légume-racine, populaire à la fin du Moyen Âge, est largement tombé dans l’oubli au profit du panais. C’est peut-être le légume cité sous le nom de silum dans le Capitulaire De Villis.
  8. Asperge – Asparagus officinalis
    Probablement originaire du Bassin méditerranéen, cette plante très connue des Romains, Grecs et probablement des Égyptiens, fut oubliée au Moyen Âge ; son utilisation était probablement limitée à une cueillette sauvage pour usage médicinal car elle est citée dans l’ouvrage Le régime du corps d’Aldebrandin de Sienne en 1256. On la redécouvre après le Moyen Âge où elle est présente à la table des rois. Probablement importée d’Italie par Catherine de Médicis, on retrouve des traces de culture de l’asperge verte en France au XVe siècle. Les méthodes de cultures par buttage sont alors développées. La variété hybride qu’est l’asperge violette de Hollande n’est importée en France depuis les Pays-Bas et la Pologne qu’au XVIIe siècle. Elle remplaça progressivement la petite asperge commune.
  9. Thym – Thymus vulgaris
    Aujourd’hui cultivée à grande échelle pour son huile essentielle, cette plante est originaire du Bassin méditerranéen, des territoires limitrophes sous influence méditerranéenne et d’Afrique du nord. Utilisée dès l’Antiquité pour un usage alimentaire (et religieux) par les Égyptiens, les Grecs et les Romains, ses propriétés thérapeutiques furent reconnues durant le Moyen Âge (lutte contre les épidémies de peste) et forgent l’usage principal de cette plante.
  10. Taro – Colocasia esculenta
    Originaire d’Inde, cette plante fut introduite à Madagascar, pour ensuite être diffusée en Afrique de l’Est, puis probablement rapportée en Afrique de l’Ouest par les Empires Arabes (en passant par l’Égypte puis le Maghreb). Au Moyen Âge, au XIIIe siècle, il est cité dans les recettes arabo-andalouses.
  11. Riz – Oryza sativa
    Le riz asiatique fut acclimaté au Proche-Orient et en Europe méridionale vers 800 av. J.-C. Produit connu au Moyen Âge car importé, il arriva en Europe avec les Maures qui le cultivèrent en Espagne dès le VIIe siècle. Des essais d’acclimatation furent réalisés en Italie au XVe siècle, puis en Camargue, où il est toujours cultivé aujourd’hui, sous l’impulsion d’Henri IV, de Sully et d’Olivier de Serres.
  12. Safran – Crocus sativa
    Le safran est probablement originaire du Moyen-Orient, on retrouve les premières traces de sa culture au bord de l’Euphrate (en 2300 av. J.-C.) ; il fut mentionné pour ses propriétés médicinales en Chine (en 2700 av. J.-C.) puis en Crète (en 1600 av. J.-C.). Appelée l’Or Rouge, cette plante très prisée s’est ensuite propagée sur tout le continent eurasien. Elle fut cultivée en Espagne par les Maures vers 960, les Croisés l’introduisirent en Europe (vers le XIe siècle) et les Phocéens en France. Son utilisation fut très variée : épice, plante tinctoriale, parfum et plante médicinale. Comme cette plante fut si précieuse, son commerce devint très lucratif (son prix pouvait dépasser celui de l’or) et sa dispersion fut largement facilitée par le commerce et la contrebande.

Carré 5 : Intérêt ornemental

  1. Airelle – Vaccinium vitis-idaea
    Plante originaire de l’hémisphère Nord, très présente dans le Nord de l’Europe, elle était utilisée par les Gaulois pour ses propriétés tinctoriales ; cet usage a perduré durant tout le Moyen Âge.
  2. Épine vinette – Berberis vulgaris
    Originaire d’Asie occidentale, d’Europe méridionale et centrale, de nombreuses espèces de Berberis sont utilisées à travers le monde pour teindre en jaune. Elle fut utilisée à la fin du Moyen Âge en Europe à cette fin. Elle a même donné son nom à l’alcaloïde responsable de son pouvoir tinctorial. Cette plante fut aussi très largement utilisée pour ses propriétés médicinales, aussi bien par les Égyptiens, les Grecs, les Arabes et en Europe durant tout le Moyen Âge.
  3. Rose – Rosa Moschata
    Probablement originaire d’Asie mineure et du Moyen-Orient, ce rosier est à l’origine de nombreux hybrides notamment des rosiers Noisette (remarquables par leur odeur et l’abondance de la floraison). Il fut importé en Espagne par les Maures puis d’Espagne en Angleterre au XVIe siècle.
  4. Pois de senteur – Lathricus odoratus
    Originaire du sud-est de l’Italie et de la Sicile, il est cultivé de nos jours dans tous les pays tempérés comme fleur de jardin.
  5. Narcisse – Narcissus pseudacorus
    Apparemment originaire d’Europe centrale, le narcisse a une répartition très hétérogène. Depuis la fin du Moyen Âge, certaines régions alsaciennes sont renommées par l’exceptionnelle densité de narcisses. Cette plante est toxique et quelques-unes de ses propriétés médicinales furent répertoriées durant l’Antiquité et parfois utilisées durant le Moyen Âge, mais cela reste très à la marge car l’utilisation principale du narcisse fut de tout temps ornementale.
  6. Primevère – Primula vulgaris
    Originaire du sud-est de l’Europe, elle est cultivée de nos jours dans tous les pays tempérés comme fleur de jardin. De culture ancienne, on la retrouvait autrefois dans nombre de jardins où elle était très courante. La primevère officinale a aussi rempli de nombreux usages en médecine au Moyen Âge.
  7. Aubergine – Solanum melongena
    Originaire du nord-est de l’Inde, elle fut introduite en Chine dès l’Antiquité. Les marchands arabes et perses la ramènent dans leurs bagages au début du Moyen Âge. Elle suivit l’expansion arabe et gagna l’Espagne où elle fut cultivée. Les Européens du Moyen Âge ne lui firent pas un bon accueil, ne sachant certainement pas la cuisiner ; les médecins lui attribuèrent fièvres et crises d’épilepsies, et on l’appella Solanum insanum ou encore
    « pomme de Sodome ». Elle fut donc cultivée dans un premier temps comme plante ornementale. Ce n’est qu’au XVe siècle qu’on découvrit son intérêt alimentaire et qu’elle fut ensuite diffusée plus largement à cette fin.
  8. Hysope – Hyssopus officinalis
    Cette plante est originaire d’Europe méridionale et d’Asie Occidentale. Bien que très utilisée à des fins médicinales, elles est citée, avec la sauge et la rue, au XIIIe siècle, par Albert le Grand comme la plante ornementale la plus fréquemment cultivée dans les jardins de son temps.
Thème 3 – des moyens utilisés pour faire voyager les plantes
Modes de transports, faits de sociétés, ambassadeurs illustres ou inconnus : autant de moyens de diffuser les plantes

Tous les moyens sont bons pour voyager. Nos grandes voyageuses végétales utilisent actuellement tous les moyens existants pour se déplacer : le train, le bateau, l’avion et même la poste !
Mais bien avant les transports modernes, elles ont emprunté les caravanes de la Route de la Soie ou ont trouvé place dans les bagages des Croisés. Nombreux sont les illustres personnages qui leur ont prodigué leur soutien : Charlemagne (et son Capitulaire De Villis), Catherine de Médicis, les empereurs Romains, des savants des empires byzantins et arabes, des grands explorateurs ou des marchands comme Marco Polo. Mais nos plantes doivent aussi beaucoup aux médecins ou aux hommes d’église comme les moines.

Trois carrés du jardin évoquent les vecteurs de migration ou de découverte des plantes, que sont la guerre, le commerce, la science et les croyances religieuses.

Carré 6 : les hommes politiques et les guerriers comme ambassadeurs

  1. Chénopode – Chenopodium bonus henricus (perpétuel)
    Originaire d’Europe, il doit son nom au roi Henri IV qui fit créer de nombreux jardins de plantes comestibles afin de nourrir le peuple. C’est une plante sauvage qui fut très cultivée au Moyen Âge mais qui tomba dans l’oubli au profit de l’épinard.
  2. Épinard – Spinacia oleracea
    Son origine probable est la Perse. Il est arrivé en Europe à deux périodes : vers l’an 1000 via l’Espagne, et grâce aux Croisés au cours des XIIe et XIIIe siècles. Il va devenir très populaire du fait de Catherine de Médicis et il nous reste de cette période les épinard dits « à la Florentine ». L’épinard va progressivement remplacer les « herbes à pot » du Moyen Âge (Chenopodium et Arroche). L’épinard est connu aujourd’hui dans le monde entier grâce à la popularité de son ambassadeur du XXe siècle qui fut le personnage de Popeye, aux biceps gonflés par la consommation fréquente de conserves d’épinards.
  3. Arroche – Atriplex hortensis
    Plante originaire d’Asie centrale et de Sibérie, elle fut cultivée tout au long du Moyen Âge. Elle est notamment citée dans le Capitulaire De Villis. Tout comme le chénopode, elle fut progressivement remplacée par l’épinard.
  4. Pois chiche – Cicer arietinum
    Le pois chiche est probablement originaire du Proche-Orient où l’on peut encore le rencontrer à l’état sauvage. Il est souvent dit qu’il est arrivé en Europe grâce aux Croisés, mais son utilisation est antérieure, au moins dès le IXe siècle car sa culture est recommandée par le Capitulaire De Villis.
  5. Lys – Lilium candidum
    Plante cultivée aujourd’hui dans une large partie du monde, elle est probablement originaire du Moyen-Orient. On la trouve à l’état spontané au Liban. Ce furent les Croisés qui introduisirent cette fleur en Europe. Elle prit ensuite une place dans le culte de la Vierge Marie puis devint un des symboles des Rois de France.
  6. Rose – Rosa gallica
    Originaire d’Europe centrale et méridionale et d’Asie occidentale. Rapportée des croisades par Thibaud IV de Champagne en 1240, elle est devenue le symbole de la ville de Provins. Selon les estimations, il aurait existé plus de 2 000 cultivars de Rosa gallica ; aujourd’hui, seuls 200 sont conservés.
  7. Rosa – Damacena
    Rapportée des Croisades par Robert de Brie en 1254 à Provins, cette plante est originaire de Perse. Elle porte le nom de la ville la plus importante de la région où elle pousse encore à l’état spontané (on la retrouve aussi en Syrie et dans le Caucase à l’état spontané).

Les plantes citées dans le Capitulaire De Villis :

  1. Cerfeuil – Anthriscus cerefolium
    Probablement originaire du sud de la Russie et d’Asie tempérée, il a progressivement atteint le pourtour méditerranéen et le Moyen-Orient. On dit qu’il est arrivé en Europe avec les Croisés mais il est aussi cité dans le Capitulaire De Villis. On l’utilisa au Moyen Âge à des fins médicinales et il mit longtemps à être intégré en cuisine car il fut longtemps considéré comme une plante de carême, cousin pauvre du persil.
  2. Epurge – Euphorbia lathyris
    Cette espèce est originaire du sud de l’Europe méridionale et centrale, de Chine et d’Afrique septentrionale. Elle s’est naturalisée dans de nombreux pays. Cette plante toxique fut utilisée au Moyen Âge pour ses propriétés médicinales et fut citée dans le Capitulaire De Villis.
  3. Sarriette – Satureja officinalis
    Originaire d’Europe méridionale et d’Asie occidentale cette plante fut utilisée au Moyen Âge pour ses propriétés médicinales.
  4. Anis – Pimpenella anisum
    L’anis est vraisemblablement originaire du Bassin méditerranéen et d’Asie Mineure. Aujourd’hui, il est surtout cultivé en l’Europe (au Sud), sur le pourtour méditerranéen, au Proche-Orient, en Inde et en Russie. L’anis vert fait partie des plantes dont la culture est préconisée dans les domaines royaux, selon les préceptes du Capitulaire De Villis.
  5. Livèche – Levisticum officinale
    Elle serait originaire d’Asie Mineure. Le Capitulaire De Villis la cite dans la liste des plantes potagères, pour agrémenter les propriétés agricoles de l’empereur Charlemagne. L’abbaye de Saint-Gall (située aujourd’hui à l’Est de la Suisse) en est un exemple.
  6. Tanaisie – Tanacetum vulgare
    Elle serait originaire d’Europe et de Sibérie. Elle est citée dans le Capitulaire De Villis parmi les plantes médicinales (on la retrouve en Suisse chez les moines bénédictins). Elle est aussi utilisée au Moyen Âge en cuisine pour accompagner poissons, salades, œufs et liqueurs.
  7. Nigelle de Damas – Nigella Damascena
    Elle serait originaire du Moyen-Orient. Cette plante est citée dans la Bible. Elle est connue et apparaît dans les ouvrages de médecine indienne, coranique, grecque. Elle est recommandée dans le Capitulaire De Villis au Moyen Âge et reste utilisée jusqu’au XVIIe siècle, mais est peu à peu abandonnée pour n’être plus présente qu’en tant que plante ornementale.

Carré 7 : les commerçants et les grands explorateurs comme ambassadeurs

  1. Artichaut – Cynara scolymus
    Originaire du Bassin méditerranéen, dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains la cultivent et en consomment régulièrement. Le cardon, proche de l’artichaut, est mentionné par Discoride et Pline l’Ancien. Il fait partie des légumes cités dans le Capitulaire De Villis. On lui a attribué des pouvoirs aphrodisiaques.
  2. Lilas commun – Syringa vulgaris
    Cette espèce est originaire du Sud-est européen et de l’Ouest asiatique. Vers 1562, Carolus Clusius aurait reçu du lilas de l’ambassadeur du Saint-Empire, Ogier Ghislain de Busbecq. L’herboriste John Gerard cultiva cette plante rare dans son jardin en Angleterre. À partir de 1876, le pépiniériste Victor Lemoine de Nancy créa plus de 200 variétés de lilas communs, en particulier des lilas aux fleurs doubles.
  3. Chou-fleur – Brassica oleracea ‘Botrytis’
    Le chou de Syrie (probablement son pays d’origine), est décrit dans un traité d’agriculture du XIIe siècle dont l’auteur est Ibn-el-Awam. Celui-ci en connaissait trois variétés. Le chou-fleur est décrit dans le Traité des Simples du botaniste de Malaga, Ibn-el-Beïthar, mort à Damas en 1248. Il porte le nom de Qztonnahit, nom arabe qu’on lui donne encore aujourd’hui. Mais il s’est probablement diffusé lentement en Europe du nord par la voie génoise qui l‘aurait reçu du Levant, grâce au monopole de celui-ci sur le commerce maritime au XVIe siècle.
  4. Groseille – Ribes rubrum
    La groseille trouve son origine en Asie et en Amérique du Nord. Il faut attendre le XIe siècle pour que sa domestication débute en Russie, puis se propage en Europe de l’Est et en Scandinavie. À partir du XIIe siècle, la groseille arrive dans les jardins, en Lorraine notamment (et à Bar-le-Duc en particulier). Elle y est cultivée en faible quantité. Sa culture se développe aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, et on l’utilise alors pour cuisiner une sauce d’accompagnement avec du maquereau. La groseille regroupe de multiples variétés endémiques appartenant toutes au genre Ribes – dont Ribes rubrum, la groseille rouge, ou Ribes nigrum, le cassis.
  5. Framboise – Rubus idaeus
    Probablement originaire d’Asie mineure (Caucase et Turquie), des recherches archéologiques attestent de sa consommation au paléolithique. Le framboisier s’est acclimaté à tous les continents à l’exception de l’Antarctique. Les Romains répandent sa culture en Europe. Au XIIIe siècle, les Anglais favorisent sa culture à grande échelle. Dès la fin du Moyen Âge, des variétés produisent de gros fruits rouges ou jaunes, et certaines n’ont pas d’épines. Ce n‘est qu’à partir des premiers siècles de notre ère que le framboisier est domestiqué et amélioré pour produire de gros fruits.
  6. Carotte – Daucus carota
    Originaire des régions tempérées de l’Eurasie, la carotte est naturalisée un peu partout dans le monde et parfois considérée comme une « mauvaise herbe sauvage ». Elle a été domestiquée environ 5 000 ans avant notre ère en Perse (aire géographique actuelle de l’Iran et l’Afghanistan). La forme domestiquée se nomme D. carota sativus : la racine est plus douce, moins ligneuse au cœur et l’amertume de la carotte sauvage a disparu.
    On mentionne la racine dans des écrits romains au Ier siècle de notre ère ; abandonnée, elle fut réintroduite par les Maures dès le VIIIe siècle, puis au XIVe siècle en Chine. À cette époque, les carottes sont de couleurs blanches, violettes, rouges et jaunes. Ce n’est qu’au XVIIe siècle, au Pays-Bas, que la carotte de couleur orange vif, due à sa concentration en bétacarotène, apparaît en Europe.
  7. Ciboule – Allium fistolum
    Il y a plus de deux mille ans, les Chinois l’utilisaient déjà pour parfumer leurs plats délicats et pour ses vertus anti-poison. Marco Polo, après son voyage en Asie, où il avait pu apprécier les qualités gastronomiques de la ciboulette, en vante les vertus médicinales et culinaires en Europe. La ciboulette (appelée civette) est un « légume-feuille » utilisé comme aromate ; il rencontre une grande faveur dès le Moyen Âge. C’est la plus petite des plantes de la famille de l’oignon et son goût est plus subtil. Un proverbe dit : « Un marchand d’oignons s’y connaît en ciboules ». Cette plante est citée dans le Capitulaire De Villis.
  8. Curcuma – Curcuma longa
    Marco Polo rapporta le curcuma d’Asie. Il remarqua en Chine cette épice comme « un fruit ressemblant au safran et se révélant pratiquement aussi utile ». Il ouvrit la voie à son utilisation. On lui attribue, dans certaines îles du Pacifique, des propriétés magiques. Certaines ethnies le préservent dans des amulettes, pour la protection contre les mauvais esprits. Il pousse généreusement sous les Tropiques, et c’est sa racine protubérante (son rhizome) qui, une fois lavée, bouillie et séchée, donne une poudre naturelle d’un jaune caractéristique intense, générant une saveur poivrée et fraîche, au parfum subtil d’agrume et de gingembre, au goût piquant, légèrement amer. Il est astringent.

Carré 8 : les hommes de science, les hommes d’église et les croyances comme ambassadeurs

  1. Romarin – Rosmarinus officinalis
    Cette plante pousse à l’état sauvage sur le pourtour méditerranéen. Le romarin était prisé pour ses propriétés médicinales, mais aussi grâce aux nombreuses croyances qu’il véhicule depuis l’Antiquité. Selon les Grecs, porté en couronne il favoriserait la mémoire et les propriétés intellectuelles. Pour les Romains, il garantissait l’immortalité et procurait aux morts la paix éternelle. Au Moyen Âge, il était réputé pour favoriser l’amour, la joie et la passion. Au XVe siècle, on pensait qu’une vigne ou un champ devenait fertile aussitôt qu’un romarin y était planté.
  2. Cumin – Cuminum cyminum
    Originaire du Proche-Orient, cette plante fut utilisée en cuisine mais aussi pour ses vertus médicinales depuis plus de cinq mille ans. Fait remarquable, la graine fut également utilisée comme monnaie par de nombreux peuples : les Hébreux s’en servait comme moyen de dîme dans les églises. La Bible fait référence au cumin comme monnaie d’échange pour payer les dettes ; au Moyen Âge les serfs l’utilisaient en monnaie d’échange pour s’affranchir ; en Allemagne il servait de gage de fidélité et de loyauté pour le fiancé. Il fut aussi utilisé comme narcotique, principalement en Inde. Aujourd’hui, il est plus largement importé d’Afrique du Nord, d’Iran, de Chine et des Amériques.
  3. Jusquiame – Hyoscyamus niger
    L’origine de cette plante est difficile à définir car elle est utilisée depuis très longtemps pour ses propriétés médicinales. Elle fut aussi utilisée comme narcotique et est très largement citée dans les manuels de médecine du Moyen Âge. Mais du bas Moyen Âge jusqu’à la Renaissance elle est aussi connue pour ses propriétés magico-religieuses et est citée dans divers ouvrages d’astrologie alchimique. Elle est réputée comme plante magique aphrodisiaque : « portée sur soi elle permet d’attirer le beau sexe car elle rend son porteur joyeux et agréable ».
  4. Basilic – Ocinum basilicum
    Originaire d’Iran et d’Inde, il y est sacré. Il fut progressivement diffusé dans toute l’Eurasie, atteignant le sud de l’Europe au IIe siècle. Il n’aurait atteint l’Angleterre qu’au XIVe siècle. Bien que le basilic soit surtout utilisé en cuisine dans le pourtour méditerranéen, cette plante est encore aujourd’hui considérée comme sacrée en Inde. Elle le fut aussi pour les Égyptiens ou les Grecs. Dans certains pays, elle fut aussi longtemps considérée comme plante mortuaire.
  5. Bruyère – Daobecia cantabrica
    Le terme de « bruyère » désigne à la fois la plante et le lieu où elle pousse. Elle pousse de façon sauvage en Irlande, et on la trouve aussi en Espagne et en France, en particulier dans les landes du Pays basque. En France elle fait partie des espèces protégées. La bruyère de Saint-Daboec (Daboecia cantabrica) doit son appellation au botaniste William Hudson : il lui donna le nom d’un moine de la fin du Ve siècle qui fonda un monastère en Irlande.
  6. Mandragore – Mandragora officinarum
    Elle est originaire du Bassin méditérranéen, soit de l’Europe méridionale (Italie, Grèce), l’Afrique du Nord et le Proche-Orient. Du fait de la ressemblance vaguement humaine de ses racines, la mandragore a été associée depuis l’Antiquité à des croyances et des rituels magiques. On suppose qu’elle fut citée dans la Bible sous le nom de Duda’im. Elle fut largement utilisée par les Grecs et les Romains. Au Moyen Âge, de nombreux récits et croyances lui font référence : des rituels d’arrachages très précis sont mis en place, processus dangereux pouvant tuer celui qui la prélève ; elles font aussi partie de la composition des onguents de sorcières, etc…
  7. Aneth – Anethum graveolens
    Originaire du Bassin méditérranéen et d’Asie centrale, cette plante fut utilisée pour diverses raisons, potagères et médicinales (par les Grecs et les Romains dans la cuisine et pour son parfum et ses vertus thérapeutiques). Elle est citée dans l’Évangile selon saint Matthieu : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, mais avez abandonné ce qu’il y a de plus important dans la loi ! »
  8. Lys – Lilium candidum ou iris foetida (voir 54)
Carré 9 central
  1. Figuier – Ficus carica
    Originaire d’Asie occidentale, il s’est répandu dans le Bassin méditerranéen aux temps préhistoriques. Les Égyptiens et probablement les Arabes commencèrent à cultiver la figue il y a plus de 6 000 ans. La figue est introduite en France au XIVe siècle, puis en Angleterre au XVIe siècle. Dans le même temps, elle est implantée en Inde, en Chine et en Afrique du Sud, à partir de variétés européennes.

Autres histoires de plantes

« Je suis là pour conquérir le monde ». Signé : une plante.

« Les plantes ne sont pas des êtres immobiles, ce qui les opposerait facilement aux animaux, doués d’organes locomoteurs. Elles développent des trésors d’invention pour perpétrer l’espèce. Grandes voyageuses, certaines pratiquent le saut d’obstacle, ou jouent les passagères clandestines. Pas toujours appréciées du jardinier qui voit pousser dans son carré des plantes pas forcément désirées ! »
Daniel Lejeune, Ingénieur horticole, administrateur de la SNHF en charge de la bibliothèque
Pour en savoir + : Voir Les plantes reines de l’évasion, www.jardinsdefrance.org

On ne le croirait pas a priori mais je suis une véritable usine. Mon but est de diffuser et disséminer des graines pour investir de nouveaux territoires.
Alors je réalise un trafic inimaginable d’actions et de réactions pour atteindre ce but : marcottages, stolons, drageons, rejets, pour me multiplier ; expulsions, explosions, chutes,… pour favoriser la diffusion de mes graines. Et c’est grâce à cette stratégie que notre communauté d’espèces se perpétue, au fil des générations qui se succèdent.
Pour amplifier notre action, il nous arrive d’avoir recours au vent, à l’eau, aux animaux… Je m’explique par quelques exemples :

Mon amie la Bardane, présente au jardin, prend les attaches du lièvre ; car après s’être accroché à son pelage, elle pourra ainsi parcourir de belles distances. Bien d’autres exemples de coopérations de ce type existent, qu’il s’agisse de fruits ou graines accrochées dans les pelages ou les plumes, ou des graines, digérées par les sucs d’estomacs animaux, dispersées alors sur de nouveaux terrains.
Mon camarade le Cocotier vous dirait qu’il a dû trouver des moyens de protéger ses noix de la pourriture et du sel, lors de ses flottaisons, et ainsi protéger sa monture lors de ses voyages aquatiques.
Mon compagnon le Pissenlit a trouvé un moyen d’alléger ses akènes pour que le vent puisse les porter…
J’aurais encore mille et une histoires de conquête à raconter, mais je ne dois pas oublier l’essentiel ! rien ne serait possible sans un collaborateur fiable, performant depuis quelques millénaires : l’HUMAIN.
Il tient tous les rôles : sélectionneur, transporteur, ingénieur, chercheur, développeur… il fait tout ! Du transport à l’acclimatation, en passant par le réensemencement. C’est parfois aussi trivial qu’un transport d’adventices sous les semelles de ses chaussures…

Nous n’avons qu’à attendre patiemment que l’homme nous trouve un intérêt quelconque et nous nous retrouvons quelques siècles plus tard :

  • avec un patrimoine génétique ultra-riche de quelques centaines de cultivars, enrichies des hybridations multiples et variées ;
  • de l’autre côté de la planète dans des milieux que nous n’aurions jamais pu atteindre de manière naturelle ou au prix de quelques millénaires supplémentaires (à 50 cm parcourus par génération pour certaines espèces, les temporalités sont très dilatées !).

L’histoire de cette collaboration remonte aux premières occupations humaines, avec nos ancêtres les chasseurs cueilleurs, qui ont permis au fil des années les premières domestications des plantes alimentaires (céréales, fruits, légumes et aussi animaux). La diffusion de l’agriculture et l’ère des grandes civilisations (empire romain et empire ottoman) ont naturellement amplifié les échanges, qui ne cesseront par la suite de répondre à de multiples facteurs de diffusion (commerce, croyance…).

Mais revenons à l’époque actuelle, avec une dernière remarque : aujourd’hui cette collaboration est questionnée au nom de la préservation d’essences locales ; enfin, locales, tout est relatif : la plupart sont issues d’une introduction, naturelle ou non, ancienne de deux siècles seulement… En effet, certaines plantes ont profité des faiblesses de l’homme, ou celui-ci n’a pas bien réfléchi à ce qu’il faisait… et quelques-unes de ces plantes ont envahi des territoires au point de déstabiliser des écosystèmes tout entiers !

Ami lecteur, je vous invite à réfléchir à la portée de ces révélations… issues de pratiques vieilles de quelques centaines d’années !

Migrations végétales, un peu d’histoire

Notions et repères de la préhistoire au Moyen Âge

Les différentes définitions ayant trait à la notion d’origine végétale démontrent bien les complexités d’approche voire les ambiguïtés sur les notions d’endémisme, d’exotisme, d’indigène, de naturalité, de spontanéité et de cultivé.
Si l’on choisit le temps référent de la dernière glaciation, la Préhistoire, ou l’Antiquité, et même le Moyen Âge, pratiquement toutes nos plantes cultivées sont considérées comme exotiques. Faut-il avoir une échelle temporelle unique pour définir les aires géographiques d’origine ?

Grâce aux continuités géographiques et aux voyages des Hommes, les plantes se sont répandues sur les continents, se sont adaptées/acclimatées/ont été domestiquées pour aboutir à une plus grande biodiversité, qui est aujourd’hui une véritable richesse.

Voici quelques repères sur l’histoire des migrations végétales, des origines connues à la fin du Moyen Âge.

Pôles d’origine, routes et facteurs d’échange

Préhistoire : de foyers originaux, domestication et premières diffusions terrestres
On remarque sur les continents européen et asiatique deux foyers de domestication et pôles de diffusion : le croissant fertile et les actuels provinces de Shandong et Hebei en Chine.
La diffusion de l’agriculture, par l’acclimatation et la domestication d’espèces sauvages, permet d’identifier les premières traces de migrations de plantes. Les espèces de plantes (blé, orge, millet, pois, riz, lentille) se déplacent par le biais des migrations humaines, par voies terrestres et maritimes dès 8000 av. J.-C. (cf. Vavilov, Nicolaï, La théorie des centres d’origines des plantes cultivées, éditions Petit Génie, 2015)

Antiquité (3000 av. J.-C. – 461 ap. J.-C.) : naissance des routes commerciales et pôles de diffusion secondaires
L’Antiquité marque le début de l’essor des échanges commerciaux de plantes entre foyers.
Dans l’impossibilité de faire pousser certaines espèces ou du fait de ne pas connaître les secrets de leurs transformations, les hommes voyagent en Méditerranée troquant des denrées exotiques. Il s’agit principalement de produits de luxe (épices, agrumes, soie…).
Des pays se spécialisent dans certaines productions et le tracé de routes facilite l’acheminement des plantes.
Notons le rôle d’intermédiaires des Arabes dans cet acheminement entre Orient et Occident à travers la constitution de la Route de la Soie.

Moyen Âge (461 -1495) : démultiplication des échanges dans le monde, division des centralités, diversités variétales
Au Moyen Âge, les possibilités d’échange de végétaux se multiplient, bien que les expéditions botaniques à proprement dites n’existent pas encore.
Entre l’Orient et l’Occident, le commerce est plus régulier et protégé. La connexion longitudinale entre Orient et Occident tracée depuis l’Antiquité est enrichie davantage par des échanges transversaux (Pays du Nord, Asie du Sud-Est…).

Les villes rayonnent et le nombre de relais augmente : les plantes transitent dans de meilleures conditions de transport et en plus grandes quantités.
La mondialisation de graines et plantes est inscrite dans un véritable système d’échange sur le continent eurasien. Les villes sont devenues dépendantes de ce système : ce ne sont plus seulement des produits de luxe qui sont échangés, mais des stocks de céréales, leur permettant de survivre en cas de famine, ou de guerre et de diversifier leur bio-patrimoine.

Désormais, nombreuses sont les plantes exotiques cultivées qui se sont acclimatées dans de nouveaux terroirs, domestiquées hors de leur foyer originel. Leur patrimoine génétique est modifié du fait de la domestication et de l’acclimatation faisant apparaître parfois de nouvelles espèces et variétés. Le nombre d’espèces soumises à la domestication dans des environnements différents est en expansion, en raison de leur dispersion géographique et des migrations humaines. La richesse agronomique s’élargit et la diversité augmente, les espèces végétales connaissent donc un élargissement de leur variabilité.
À la fin du Moyen Âge, les plantes issues de ces échanges disparaissent ou s’installent durablement dans leurs foyers d’acclimatation, au point qu’elles sont aujourd’hui considérées comme des espèces locales. Les échanges de plantes continuent avec l’exploration et la conquête du Nouveau Monde.

Les causes de l’amplification du transport de plantes au Moyen Âge

Les villes grandissent, les foires internationales et les routes commerciales se développent. Ce sont les premiers signes du capitalisme (spécialisation des cultures et vente de surplus, invention du chèque, organisations de guildes…).
Les progrès techniques sont notables dans les moyens de transports.
Le développement de maladies, la famine, etc. incite les populations à l’importation et à la diversification des cultures.
Les grandes conquêtes et les constitutions d’Empires (expéditions et prisonniers) entraînent la diffusion de savoir-faire et de connaissances écrites sur les plantes.
L’envoi de missionnaires, marchands, diplomates curieux et la diffusion de leurs rapports d’expéditions (possibles par le développement de l’imprimerie) concourent à une plus large connaissance des espèces exotiques et encouragent les explorateurs à voyager.

La Route de la Soie, voie principale des acheminements végétaux

La Route de la Soie correspond à un ensemble de routes et de comptoirs reliant la Méditerranée à Xi’an en Chine, long de 7 000 km.
Longitudinale, de nombreuses routes transversales l’enrichissent en réalité.

Tracé de la Route de la Soie : archeothema.com
Dès le début du premier millénaire, la Chine échange de la soie (90 % des échanges) contre des chevaux, puis de l’or. Petit à petit, les échanges s’amplifient ; arrivent à Rome des peaux, du fer, de la cannelle et autres denrées des pays traversés : épices, perles, bijoux, animaux exotiques, cachemire et coton d’Inde… En échange, les Romains exportent du vin, du papyrus, de la laine, du verre, du corail, du lin. Ainsi, végétaux, graines exotiques, connaissances et techniques de culture sont transmises de peuples en peuples.
Elle perdure jusqu’à la fin du Moyen Âge, puis périclite petit à petit. Les Européens se tournent alors vers le Nouveau Monde, l‘Afrique et abordent l’Extrême-Orient par voie maritime.

Indigène ou exotique / une histoire de regards

Décryptage

Vous dites… ? Exotique !
Par Yves-Marie Allain, ingénieur horticole, paysagiste DPLG, ancien directeur du Jardin des plantes de Paris et de l’arboretum national de Chèvreloup (Versailles), ancien inspecteur général de l’environnement

Exotique, mot né à la Renaissance comme si la question de l’origine des choses n’était pas une préoccupation des hommes du Moyen Âge et qu’il n’était pas de mise de classer, du moins les objets d’histoire naturelle, selon de tels critères. Depuis bien des choses ont changé et la volonté de classement, mais aussi de comprendre s’est imposée au fil des siècles. Le mot « exotique » est entré dans la langue française et au cours du XIXe siècle est apparu un nouveau concept celui de l’exotisme. Si la part de rêve du mot exotique a souvent disparu en prenant une connotation plus sombre, celle portée par l’inconnu, l’exotisme possède toujours cette part d’évasion positive.

Mais l’exotisme végétal n’est pas le végétal exotique, l’exotisme de la nature n’est pas la nature exotique. L’exotisme est d’ordre esthétique et culturel et peut être créé avec une flore indigène, car selon Victor Segalen dans l’exotisme « tout nous paraît neuf, nous surprend et se présente à notre œil dans une sorte de virginité ». Quant au végétal exotique, il renvoie à la fois à des critères d’ordre géographique et à une approche biologique. Par et pour cette approche trois questions sont en permanence posées pour qualifier ou non d’exotique une plante, la référence temporelle -géologique ou historique-, l’unité géographique prise en compte, du biome à l’habitat en passant par les zones biogéographiques, enfin, les raisons scientifiques de définir les deux critères précédents (sauvegarde d’un habitat, d’une espèce, d’un patrimoine génétique, etc.).

En effet, plantes et animaux ne sont pas soumis à nos règles temporelles et encore moins à nos découpages politiques mouvants. Alors le mot exotique devient presque gênant, nous renvoyant de façon quasi-permanente à nos propres contradictions. Les scientifiques se sont alors créés un vocabulaire afin de faire face à la diversité des cas rencontrés dans la nature : indigène, exogène, autochtone, allochtone, endémique, subspontané, introduit, acclimaté, naturalisé, archéophyte, néophytes, ethélochore, agochore, etc.. Dans cette liste de mots, qui se soumet à qui, l’homme à la nature, ou la nature au vocabulaire de l’homme ?

Mais ce qui a profondément changé ces dernières années, c’est le regard porté sur les plantes et animaux venus d’ailleurs. Ils ne sont plus analysés comme des objets pour lesquels un nom, une description, un lieu d’origine sont nécessaires mais comme des éléments vivants appartenant à un écosystème dans lequel ils évoluent selon des règles et une dynamique non maîtrisées par l’homme et encore moins comprises dans leur complexité. C’est alors que la plante exotique, celle qui a pu se naturaliser, peut devenir fortement perturbatrice lors de son installation dans un habitat naturel, même si avec le temps, dont seule la nature connaît l’unité, une régulation naturelle se produira.

Si les plantes de régions tempérées et méditerranéennes venues des continents américain, africain, australien voire de l’Extrême-Orient asiatique entrent dans la catégorie des plantes exotiques, il ne faut pas y inclure les plantes qui migrent à l’occasion des changements climatiques ou des perturbations physiques ou chimiques dues à l’homme. L’arrivée d’une espèce méditerranéenne sur les côtes de la Bretagne n’en fait pas une espèce exotique, mais au contraire montre le dynamisme inné de la nature et ses capacités d’adaptation aux modifications du milieu.

Bien ternes et bien pauvres seraient notre alimentation et les paysages de nos parcs et jardins sans les plantes exotiques. Mais leur nécessité et leur beauté ne doivent pas occulter l’impérieux devoir de prudence qui nous incombe afin de conserver notre patrimoine spontané et surtout sa diversité génétique, seul gage de persistance devant les modifications prévisibles de notre environnement.

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