Dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, intellectuels et artistes ont été conviés à Royaumont par la famille Goüin-Lang pour renouer le dialogue. Rapide survol de huit décennies de recherche…
Voici ce qu’on pouvait lire en 1950 sous la plume du musicologue et philosophe suisse Jean-Claude Piguet au sujet du Centre Culturel international de Royaumont :
« Institution libre, fonctionnant en marge des grands établissements de l’État et organisée en regard d’un style de vie en commun, le Centre entend répondre à des exigences de la vie intellectuelle que les universités ne satisfont pas. Il prétend surtout combler le fossé qui sépare encore aujourd’hui la culture d’un type traditionnel des activités groupées sous le nom de « sciences sociales » (sociologie, psychologie collective, histoire des civilisations, géographie humaine, économie, etc.) en élaborant, dans un esprit de synthèse, les fondements d’un nouvel humanisme, – humanisme soucieux d’exprimer les courants de la pensée moderne et d’avoir prise directe sur eux. » [1]
Quelle meilleure présentation de ce projet humaniste qu’avaient imaginé Henry et Isabel Goüin dans l’immédiat après-guerre et mis en place sous la direction de Gilbert Gadoffre ?
En 1954, Le Centre culturel international de Royaumont fut remplacé par le Cercle culturel de Royaumont, doté de missions similaires. Si la structure cherchait encore son nom, elle semblait avoir trouvé sa vocation : devenir l’un de ces lieux de rencontre où l’esprit et l’intelligence sont seuls pris en considération, nonobstant les différences de nationalité, de situation sociale, de discipline politique ou religieuse [2] comme l’expliquera ensuite Henry Goüin. Plusieurs lignes de force allaient toutefois se dégager pendant les années suivantes – sciences humaines, formation, méthodes de communication – qui s’affinèrent encore dans les années 60.
Les sciences de l’homme ne jouissent pas encore de la faveur du public qui ne conçoit pas leur utilité. […] Une des tâches de la Fondation sera donc de familiariser le public avec les buts des sciences de l’homme, et de faire connaître leur importance pour l’amélioration du bien-être de l’humanité […] pouvait-on lire sous la plume d’Henry Goüin en 1963… [3]
En 1964, c’est sous l’impulsion des sociologues Georges Friedmann, Henri Mendras et de l’ethnologue Éric de Dampierre que fut formalisé cet ambitieux programme et nombre d’études vont être lancées sous la direction de la jeune garde de chercheurs du Centre d’Études Sociologiques du CNRS. Entre 1969 et 1979, la Fondation travailla également en lien avec le CORDES (Comité d’organisation des recherches appliquées sur le développement économique et social), sous l’autorité du Commissariat général au Plan. Un « laboratoire d’idées » qui finançait notamment les recherches des équipes de Michel Crozier et Alain Touraine.
Un nouvel essor fut pris lorsque la Fondation soutint la première tentative européenne de coopération entre sciences de la nature et sciences humaines, en vue de poser les fondements d’une nouvelle science de l’homme : en 1970, le Centre international d’études bio-anthropologiques et d’anthropologie fondamentale, était lancé à Royaumont sous la direction de John Hunt, Edgar Morin et Massimo Piattelli-Palmarini. Cette tentative déboucha en 1972 sur la création d’une association internationale qui entendait développer ce modèle de pensée transdisciplinaire afin d’étudier, en les intégrant dans un cadre de réflexion commun, les phénomènes biologiques et les phénomènes humains. Présidée par Jacques Monod, prix Nobel de médecine en 1965, et réunissant dans son conseil d’administration des savants prestigieux, notamment trois autres prix Nobel : les biologistes François Jacob, Salvador E. Luria, Manfred Eigen, le linguiste Noam Chomsky, les ethnologues André Leroi-Gourhan et Claude Lévi-Strauss… Ce centre était né de la conviction qu’en cette fin du XXe siècle, la connaissance de l’homme était la plus nécessaire et la plus urgente de toutes les sciences, l’une des conditions indispensables non seulement au développement, mais à la survie de l’humanité. En 1974, le Centre rejoignit la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études, à Paris, puis suspendit ses activités un an plus tard, à la mort de Jacques Monod.
À l’orée des années 80, la Fondation Royaumont recentra son champ de réflexion vers le terrain artistique sans abandonner complètement celui des sciences humaines et sociales. Un programme ethnologique fut mis en place jusqu’en 1989, qui s’intéressa au patrimoine oral régional et à la mémoire et aux paysages industriels de la vallée de l’Oise, conduit par Michel Bozon, Anne-Marie Thiesse et Pierre Gaudin. Mais c’est surtout dans le domaine de la musicologie que se vont se déployer ses efforts. En 1984, la constitution de l’Association pour la recherche et l’interprétation des musiques médiévales (ARIMM) présidée par Michel Huglo, marque le début d’un long travail de recherche consacré aux répertoires, instruments et rituels musicaux de l’Europe médiévale ; tandis qu’en 2001, le Département des musiques orales et improvisées choisissait d’explorer l’univers des musiques non écrites et que, dans le cadre des activités de la Bibliothèque musicale François-Lang, se mettait en place un groupe de recherche autour des collections musicales.
Depuis bientôt 80 ans, la Fondation a contribué à la réalisation de 28 enquêtes et publié près de 50 ouvrages dans le domaine des sciences humaines et sociales.
[1] Extrait de la présentation des Journées cartésiennes, du 3 au 9 juillet 1950. Archives Royaumont.
[2] « Discours de Monsieur Henry Goüin », in Bulletin de l’École Bossuet, juin 1955, pp. 24-30
[3] Extrait d’une allocution prononcée par Henry Goüin lors d’un dîner à Royaumont organisé par le Fonds Juif International, le 12 juin 1963. Archives de Royaumont.


